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Politique étrangère : Le Club Diplomatique de Lomé officiellement lancé 

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Initié par le ministère des affaires étrangères et de la coopération, le Club Diplomatique de Lomé (CDL) a été lancé vendredi 14 novembre 2014, en présence d’ un impressionnant parterre de personnalités comprenant entre autres le ministre chargé des Affaires Etrangères, Robert DUSSEY ( photo)  la directrice de cabinet du chef de l’ Etat, Victoire Dogbé-Tomégah, les ambassadeurs de France, d’ Allemagne, des Etats-Unis, de l’Union Européenne, les représentants de la Banque mondiale, du PNUD au Togo, les hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères et de acteurs importants du secteur privé.

Cette première  rencontre  de réflexion sur la politique étrangère a été une occasion pour l’ambassadeur de France au Togo, Marc Fonbaustier, d’animer une conférence sur le thème : Le monde de 2015 : Entre conflits, menaces et coopérations ; entre régulations et désordres ; entre puissance et impuissance. Anatomie d’une période de transformations.

 

C’est un excellent orateur, qui  s’est exprimé, selon ses propos, à titre personnel  « comme diplomate de carrière, ayant développé une approche et une conception empirique des relations internationales » sans être un « expert, ni théoricien des relations internationales ».

Selon le diplomate français, le monde d’aujourd’hui est très paradoxal, à la fois globalisé et hétérogène.

«  Nous vivons en réalité un début de XXIème siècle pétri par les  transformations » a-t-il déclaré avant de décrypter ces différentes transformations.

 

Dans sa communication, Marc Fonbaustier, a largement commenté les  relations internationales d’aujourd’hui. «  Les relations internationales en 2014 oscillent fortement entre coopérations, classiques ou renouvelées dans leurs modalités et conflits ou menaces, entre Etats et hors des Etats » a-t-il résumé  avant de déclarer : «  Pas de puissance dominante, pas de « règles du jeu » admises par tous, pas de prévisibilité des évènements : ce monde-là, le nôtre, produit fort logiquement un sentiment diffus d’instabilité et d’insécurité, d’autant que les nombreuses chaines d’informations continues en sont le miroir géant (le « multiplex mondial »). »

«  Comment répondre aux besoins d’un Monde en quête d’un ordre, qui ne peut plus être l’ordre westphalien, l’ordre « européen » si l’on préfère (primat des Etats ; besoin de coopération y compris multilatérale ; équilibre des puissances ; inviolabilité des frontières ; existence de procédures et de valeurs…), mais qui ne peut pas non plus réinventer radicalement les fondements d’un ordre international fût-il rénové. » s’est il interrogé en guise de conclusion, en proposant  5 axes de réflexion.

Le Club Diplomatique de Lomé (CDL) est  une association non-politique qui ambitionne de devenir le cadre privilégié d’échanges sur les grandes questions mondiales. Il se veut un cadre de réflexion, de compétence et de proposition susceptible d’aiguiller la politique étrangère du Togo.

‘Comment sortir de la routine de chacune de nos activités quotidiennes pour lever notre pensée, notre esprit vers la contemplation des choses “réelles” ? s’est demandé pour sa part le ministre des affaires étrangères, Robert DUSSEY, qui estime qu’il  n’y a pas d’ incompatibilité entre l’habitude et l’activité réfléchie.

En intégralité la conférence de l’Ambassadeur

 

Club diplomatique de Lomé

 

Session inaugurale du 14 novembre 2014

Thème de la Conférence :

 

Le monde de 2015 : Entre conflits, menaces et coopérations ; entre régulations et

désordres ; entre puissance et impuissance. Anatomie d’une période de transformations.

 

 

 

Monsieur le Ministre, cher Robert,

Monsieur le Ministre chargé de la prospective et de l’évaluation des politiques publiques,

Mes chers collègues,

Mesdames et Messieurs,

C’est un triple honneur pour moi d’intervenir devant vous aujourd’hui.

C’est un honneur en soi, parce qu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir exposer des

vues personnelles sur le système international devant un auditoire aussi relevé.

C’est aussi un honneur spécial, parce que mon intervention, à la demande du Ministre,

coïncide avec le lancement effectif du Club diplomatique de Lomé.

C’est enfin un honneur personnel, parce que Robert m’a fait l’amitié, et surtout la confiance,

de croire que je pouvais partager avec vous quelques réflexions utiles pour un échange sur le

monde que nous vivons.

Je ne suis ni expert, ni théoricien des relations internationales. Je ne nourris aucune prétention

en la matière. Je m’exprime ici comme diplomate de carrière, ayant développé une approche

et une conception empirique des relations internationales. Mes propos sont tenus à titre

personnel et n’engagent donc que moi, je tiens à le préciser. Ce sont ceux d’un « spectateur

engagé », selon la belle formule de Raymond Aron. Ils sont forcément situés, dans la mesure

où ils sont le produit de ma formation, de ma culture, de mon expérience passée. J’ai par

ailleurs délibérément évité de parler de l’Afrique et vous le comprendrez j’espère. J’ai

cherché à me situer sur un plan systémique.

Le monde de ce premier tiers du XXIème siècle est très paradoxal.

D’un côté, il est clairement fini, au sens de Paul Valéry. C’est-à-dire globalisé, marqué par les

échanges, les flux de tous types, une surinformation permanente, des interactions continues

d’un point à l’autre, des interdépendances de toutes sortes…En gros, notre monde confirme en

tous points la réalité de ce que Fernand Braudel appelait « la civilisation matérielle ». Cette

montée en puissance générale de la civilisation matérielle, qui est avant tout un phénomène

économique et financier, est une donnée lourde de la modernité.

De l’autre, le paysage international paraît plus conflictuel que jamais, plus hétérogène,

marqué par les clivages liés au fait religieux, au spirituel pour ainsi dire. Les segmentations,

chocs de cultures, heurts et crises sont innombrables.

Pour reprendre un jugement très juste de Henry KISSINGER, dans son dernier ouvrage

« World order », « le chaos menace, en même temps que l’interdépendance n’a jamais été

aussi grande »…

De même, la demande d’ordre qui monte vers les Etats paraît très grande et unanime. En

même temps, ces mêmes Etats semblent essoufflés, moins légitimes et surtout, moins à même

de peser dans l’Histoire.

Sommes-nous victimes d’une erreur d’optique ?

Je penche plutôt pour un mot qui résume ces dynamiques, faites de tensions entre forces

contraires. Nous vivons en réalité un début de XXIème siècle pétri par les

« transformations ».

C’est sur ces « transformations » que je souhaite m’arrêter avec vous.

J’en ai identifié trois, principalement.

I-Première transformation à l’oeuvre sous nos yeux : la crise profonde de l’ordre

international issu de l’après IIème guerre mondiale.

Je relève 6 séries de chocs qui ébranlent les piliers de ce qu’on peut appeler « l’ordre

européo-occidental », en filigrane des traités de Westphalie (1648), du Congrès de Vienne

(1815) et de la famille des grands traités issus de la deuxième guerre mondiale (Charte de

Bretton-Woods, Charte de San Francisco…).

a) Premier choc, l’ordre européo-occidental ne se préoccupait pas de légitimité. IL reposait

surtout sur des procédures. Or, les divisions sont devenues très profondes entre l’Occident et

le reste du monde. Les normes auparavant présentées comme universelles suscitent

dorénavant des interprétations très différentes. On sent bien qu’il ne pourra y avoir un

nouvel ordre mondial sans un minimum de consensus et donc, de légitimité.

Raymond ARON, dans Guerre et Paix entre les Nations, distinguait les « systèmes

homogènes », dans lesquels les Etats appartiennent au même type, obéissent à la même

conception de la politique, et les systèmes « hétérogènes », dans lesquels les Etats sont

organisés selon des principes autres et se réclament de valeurs contradictoires ». A cet égard,

le système international de 2014 est profondément hétérogène, non seulement dans ses

valeurs, mais même par la nature des acteurs, qui ne sont pas tous des Etats, loin s’en faut.

b) Deuxième choc, l’érosion de l’Etat lui-même soit délibérément, par le haut, dans une

mise en commun de la souveraineté (en Europe en particulier) soit involontairement par le

bas, lorsque les assauts de factions armées dissolvent la souveraineté étatique (Irak, Libye…).

c) Troisième choc, le déphasage croissant entre l’économie mondialisée qui ignore les

frontières (libre circulation des biens et du capital, voire des citoyens) et la Politique qui

demeure d’essence largement nationale.

d) Quatrième choc, l’absence de Forum susceptible de peser vite et fort sur le cours des

évènements. Il en existe beaucoup pourtant (CSNU, OTAN, UE, UA, CEDEAO, CEAAC,

CAE, SADEC, UMA, APEC, G7, G8, G20, G77…) mais ils ne fonctionnent pas

suffisamment bien pour relever tous les défis d’aujourd’hui.

e) Cinquième choc surtout, nous devons tenir compte d’une grande divergence des

approches. L’ordre mondial est profondément en crise parce qu’il n’y a pas de convergence

sur ce qu’il doit être. Or la stabilité de l’ordre international dépend en partie, on le sait de

l’uniformité des perceptions. Au XVIIIème siècle, en Europe, tous les aristocrates se

comprenaient, partageaient les mêmes valeurs et parlaient la même langue, qui était d’ailleurs

le Français, comme dans notre Club de Lomé. Aujourd’hui, il n’y a pas ou plus de définition

partagée du système international. Les règles sont ouvertement contestées. La communauté

internationale, souvent évoquée, ne correspond plus à rien de défini en réalité : même les

Etats du Conseil de sécurité, en premier lieu les membres permanents, ce n’est pas un

secret, ne partagent pas toujours la même conception de l’ordre mondial. Nous l’avons

constaté à maintes reprises sur la Syrie voire, tout récemment, l’Ukraine. Deux graves conflits

sur lesquels le Conseil de sécurité n’a pas pu remplir tout son rôle…

f) Sixième choc, le relatif retrait américain, je dis bien et j’insiste, relatif, après des années

d’interventions militaires à grande échelle, est une autre donnée importante. Il faut sans

doute bien mesurer ce retrait. D’abord, il n’est pas nouveau, mais plutôt, inscrit dans des

cycles de politique étrangère où alternent des phases d’introversion et des phases

d’extraversion. Ensuite, il est loin d’être synonyme d’effacement, puisque les Etats-Unis sont

avant tout plus discrets dans leur déploiement et utilisent des stratégies furtives fondées sur le

tryptique drônes/forces spéciales/cyber…Reste qu’après l’hyper-visibilité américaine des

années Bush et ses suites, en Irak et en Afghanistan, un mouvement de correction assez

classique est à l’oeuvre. Cette correction a l’inconvénient de laisser des vides, des brèches, des

failles dans le système, où s’engouffrent les opportunistes, les malveillants, des acteurs

souvent infra-étatiques, avec une recrudescence de conflits…

Au total, les relations internationales en 2014 oscillent fortement entre coopérations,

classiques ou renouvelées dans leurs modalités et conflits ou menaces, entre Etats et hors des

Etats. D’où le sentiment, justifié, d’une sorte de « glissement » permanent, de déséquilibre

croissant, d’accélération du cours de l’histoire, de surréaction, sans réelle maîtrise par

quiconque. Pas de puissance dominante, pas de « règles du jeu » admises par tous, pas

de prévisibilité des évènements : ce monde-là, le nôtre, produit fort logiquement un

sentiment diffus d’instabilité et d’insécurité, d’autant que les nombreuses chaines

d’informations continues en sont le miroir géant (le « multiplex mondial »).

II-Deuxième transformation : les relations internationales sont scandées par deux

mouvements contradictoires, un mouvement de régulations, une tendance aux

désordres.

Pierre Teilhard de Chardin écrivait dans ses Réflexions sur l’ultra humain, « après une phase

expansive, l’Humanité est entrée dans une phase compressive ».

Cette phase compressive est un défi en soi. Elle crée un besoin de règles communes. Mais

elle fait naître de nouveaux acteurs ; multiplie les déséquilibres ; introduit des brèches, des

interstices ; elle fabrique presque autant de liberté que d’insécurité.

Il y a plusieurs défis en réalité.

1/ Premier défi : la coexistence d’acteurs disparates.

L’ère moderne met en présence des acteurs très différents les uns des autres. Aux côtés des

acteurs traditionnels, des acteurs nouveaux sont apparus.

Dans l’acception classique des relations internationales, on pourrait dire, institutionnelle,

ce sont les Etats et les organisations internationales qui dominent la scène mondiale, lui

impriment leur marque, définissent le cadre et le corpus de règles. Cette lecture traditionnelle

part d’un constat : les Etats sont « premiers » ; ils détiennent l’« ultima ratio », le recours à la

violence légitime, y compris la guerre. Le primat est ici donné aux Etats et leurs créatures, les

organisations internationales. Dans cette conception, les relations internationales ne sont

que la somme des relations entre Etats, entre organisations internationales et entre Etats

et organisations internationales.

Dans une acception plus récente des relations internationales, coexistent, aux côtés des

Etats et des organisations internationales, acteurs certes majeurs, de nouveaux agents,

parfois extrêmement puissants, même s’ils sont souvent plus discrets et moins engagés

dans les grandes questions d’intérêt commun. S’y rangent les multinationales, les grands

établissements financiers, les grandes ONG, les acteurs transnationaux de tous types (y

compris les groupes terroristes), le tout orchestré par les grands médias planétaires, sur fond

d’émergence, encore balbutiante, d’une « opinion publique internationale »…Ce sont des

acteurs non étatiques, nés de (ou favorisés par) la globalisation, de la radicalisation parfois ou

d’un climat « libéral » depuis la fin des grands blocs et des polarisations idéologiques

etc…qui sont en exergue. Dans leur version extrême et odieuse, ces acteurs « infraétatiques

» donnent corps à ce que l’on désigne parfois sous le terme de « menace

asymétrique » (typiquement : AQMI au Sahel, AQPA dans la péninsule arabique ; Daech en

Irak…).

2/ Deuxième défi : ces acteurs nombreux et pluriels poursuivent des buts divergents.

Au fond, tous ces acteurs des relations internationales contemporaines se rangent

schématiquement en deux ordres, deux grandes catégories :

-Des acteurs ordonnés, structurants, en quête de régulation, donc de « règles du jeu » ;

-ou bien des acteurs entropiques, destructurants, averses au cadre, aux lois, qui sont parfois à

l’origine de dérégulations.

Là réside peut-être un clivage profond dans notre monde, autour des buts poursuivis. Y

oeuvrent clairement des forces responsables, stabilisatrices, rassurantes ; y opèrent dans le

même temps des forces anomiques, déstabilisatrices, inquiétantes. Vous comprendrez que

cette ligne de partage distingue bien moins les acteurs des relations internationales d’un

point de vue « organique », lié à leur nature (Etats, entreprises, ONG, associations,

groupements etc…) que d’un point de vue « téléologique », lié à leurs objectifs, aux buts

ultimes poursuivis.

Certains acteurs peuvent d’ailleurs, à l’aune de ce critère, se présenter sous un jour

ambivalent, y compris les Etats : constructifs et stabilisateurs lorsqu’ils bâtissent un

compromis sur le climat, règlent pacifiquement un différend, coopèrent pour reconstruire une

zone dévastée par un tremblement de terre, tentent de poser des règles communes pour

protéger la biodiversité etc…Mais destructeurs et fauteurs de troubles s’ils commettent une

agression, encouragent des pratiques commerciales douteuses ou agressives ; pillent des

ressources naturelles ; laissent se développer des déséquilibres conflictuels (démographiques,

énergétiques, monétaires…). Les grandes entreprises n’échappent pas non plus à cette

ambivalence : elles sont parfois ennemies des régulations (cas de certains « Hedge Funds » ;

cas de certaines activités polluantes ; cas de surexploitations des ressources et des milieux

naturels ; cas de la production de produits nuisibles à la santé humaine) ; mais elles savent

aussi se montrer exemplaires, quand elles s’imposent une forme de responsabilité sociale (la

RSE).

Peut-être faut-il admettre que les relations internationales sont un peu comme un être

gigantesque, animé de pulsions ou désirs contradictoires, entre envie de construire et de

détruire, entre pulsion de mort et énergie vitale, d’un excès à l’autre et où surviennent, en cas

de forts déséquilibres, des mouvements de correction brutaux ? Nous assistons, en grandeur

réelle, à une tension permanente entre la recherche d’un état de société internationale et

la tendance à un état de nature…

3/ Troisième défi : la permanence et le cumul de déséquilibres majeurs.

Le monde d’aujourd’hui, nous le savons, est très ouvert, multipolaire, certains disent même,

a-polaire. Aucune puissance ne domine absolument les autres. Il n’y a plus de blocs

antagoniques qui pouvaient jouer un rôle « homéostatique », coalisant les volontés et

équilibrant les forces autour de lignes rouges… Le monde est de plus en plus libéral ou libéré

aussi, la communication est y permanente. C’est un monde qui absorbe et digère les chocs,

« fabrique » aussi de l’inquiétude (il est très anxiogène) et produit des déséquilibres à

répétition : des déséquilibres démographiques ; des déséquilibres écologiques ; des

déséquilibres énergétiques ; des déséquilibres financiers ; des déséquilibres militaires.

Les déséquilibres démographiques sont connus. Ils vont se renforcer énormément. En gros,

la partie la plus riche de l’humanité va continuer à entrer en transition ou en décélération

démographique. La partie la moins riche va continuer à enregistrer une croissance

exponentielle. Il va y avoir des zones de « haute pression démographique », manquant de

ressources. Et des zones de « dépression démographique », souvent prospères ou encore bien

pourvues. Entre ces zones, une sorte d’électricité va s’intensifier : les courants migratoires

vont continuer et sans doute, croître. Ils ne seront pas simples à gérer.

Les déséquilibres budgétaires et commerciaux sont massifs eux aussi. Entre les Etats-Unis

et la Chine, par exemple, s’est installée une relation financière fondée sur un double

déséquilibre : le déficit budgétaire américain exige un re-financement permanent en T-bonds ;

les excédents commerciaux de la Chine aboutissent à un empilement de réserves de changes

et de liquidités surnuméraires, qui obligent Pékin à des achats d’actifs convertibles, en

particulier, de T-bonds. Plus largement, les déséquilibres entre l’épargne asiatique et les

déficits occidentaux, pour schématiser, créent là encore une « électricité financière »

permanente, une circulation d’énormes masses de capitaux, en quête de placement (les « hot

money ») déconnectés de l’économie réelle (les achats de biens et services) et susceptibles de

brutales accélérations (ce qu’on appelle les phénomènes de « surréaction »). Ces capitaux

envahissent à présent les marchés à terme de matières premières et de produits de base (de

toutes sortes) et amplifient les variations liées à l’exploitation ou aux récoltes physiques.

Les déséquilibres écologiques sont très prégnants eux aussi. Le changement climatique,

qu’on observe même dans le golfe de Guinée (la « petite saison » des pluies, cette année, défie

les prévisions), dans la plaine du Gange, aux Etats-Unis, dans le sud de la France avec les

inondations récurrentes, est lié, c’est avéré, au réchauffement planétaire. Ce réchauffement

tient pour l’essentiel à une augmentation extrêmement rapide et généralisée des émissions de

CO2. Comment corriger cela ? Comment parvenir à infléchir la courbe de croissance des

émissions de CO2, alors que les nouveaux émergents (qui représentent une majorité de

la population mondiale) sont engagés dans des chemins de haute croissance, sont obsédés

à juste titre par le rattrapage de niveaux de vie et ne sont pas forcément disposés à payer au

prix fort les « hautes technologies » qui permettraient de « verdir » la croissance (cf cas de

« puits à carbone » des centrales à charbon en Chine ou en Inde

4/ Quatrième défi : comment se mettre d’accord pour corriger ou encadrer ces

déséquilibres ?

C’est un peu le coeur du problème : les déséquilibres de tous types composent pour ainsi

dire la toile de fond des relations internationales. Ils sont ou pourraient devenir

conflictuels. Mais nous ne parvenons pas à les régler par consensus.

Ils nous invitent pourtant à trouver collectivement des régulations nouvelles. Tel est

précisément l’objet du G8, du G20, du G77, des grandes Conférences sur le climat, la

biodiversité, qui se tiennent dans l’orbite de l’ONU, du cycle de l’OMC etc…Et pourtant, ces

nouvelles régulations peinent à voir le jour et quand elles sont adoptées, à entrer dans les faits.

Elles sont trop souvent décevantes ou insuffisantes.

Pourquoi ? En raison de l’extrême diversité des points de vue, des oppositions d’intérêts et de

la difficulté objective à bâtir des consensus planétaires sur des questions elles-mêmes

planétaires. Dans le meilleur des cas, ce sont les plus petits dénominateurs communs qui

vont faire office de compromis.

L’exemple le plus net, et le plus inquiétant peut-être, concerne le changement climatique

et la nécessaire réduction des émissions de CO2 : les grands émergents invoquent des

« responsabilités communes mais différenciées » dans les émissions de gaz à effet de

serre pour ne pas accepter les plafonnements nécessaires. Ils avancent, non sans raison,

qu’historiquement, les Occidentaux ont pollué abondamment au XVIIIème, XIX et XXème

siècle, sans avoir à « caper » leurs émissions…la Chine et les Etats-Unis, qui sont

actuellement les deux plus grands producteurs de CO2 dans le monde, viennent apparemment

de trouver un accord mais il faudra en analyser le contenu et la portée exactes, et l’articulation

avec les négociations multilatérales…

Un autre exemple vient à l’esprit, celui de la crise financière dite des sub-primes en 2008 :

les réunions du G20 (qui réunit réalistement les Occidentaux et les grands émergents), né de

la nécessité de construire une réponse adaptée au défi du risque financier systémique, n’ont

pas produit, loin s’en faut, les résultats attendus. Quelles parades de long terme, quelles règles

coercitives et universelles a-t-on trouvé pour endiguer les fonds spéculatifs et les capitaux en

quête d’arbitrages entre actifs ? A la place d’un cadre financier international profondément

rénové et pleinement efficace (c’est-à-dire permettant d’écarter la possibilité d’une nouvelle

crise de ce type), la crise des sub-primes est devenue une crise de dettes souveraines,

c’est-à-dire de la dette des Etats, qui se sont endettés massivement pour sauver le

système bancaire international d’une crise de liquidité catastrophique…Et ces mêmes

Etats sont aujourd’hui déclassés par les agences de notation…Et les banques et fonds privés

ont repris « hors bilan » des activités tout aussi lucratives et spéculatives qu’avant 2008, dans

les places financières les moins régulées…

5/ Cinquième défi : comment faire prévaloir l’intérêt général et les sources de la

légitimité ?

De cet ensemble flou, de ce monde assez plastique, irrésolu, où pour évoquer GRAMSCI, le

monde nouveau n’a pas encore remplacé l’ancien, je persiste à croire que les Etats ont un

avenir et devraient conserver une forme de primature.

Il y a au moins trois raisons à cette conviction.

La première raison tient à la fonction même de l’Etat, statuere, « dresser », « ériger », qui est

de protéger les groupes humains de la destruction et du chaos. L’Etat assure une fonction

irréductible, dans un monde hétérogène et conflictuel, un mode de crises : il a un rôle

important de réassurance, de bornage culturel, linguistique, ethnique, religieux etc…Il est un

élément d’identification, un puissant fabriquant d’identité, souvent différentielle (par

différence avec …) dont les individus peuvent tirer un sentiment de sécurité.

La deuxième raison découle de la légitimité démocratique des Etats, pour organiser, ou

prétendre organiser, les coopérations, les régulations, occuper l’espace public international.

Même si certains groupements infra-étatiques leur mènent la vie dure, si certaines entreprises

multinationales sont plus prospères qu’eux, si l’Etat-Nation n’est plus toujours regardé

comme une forme politique achevée des sociétés humaines, il n’y a pas d’autre entité qui

puisse se prévaloir, comme le peuvent les Etats démocratiques, d’avoir été « armée », ou

« missionnée » pour agir dans l’Histoire…

La troisième raison correspond à mon avis à un seuil d’intervention des Etats sans égal :

l’Etat détient encore, dans les relations internationales, la majeure partie de la violence

légitime, même si une partie de cette violence lui échappe à présent. Cette capacité est tirée

de son monopole interne de ladite violence. C’est encore aux Etats, dans une large mesure,

qu’appartient « l’ultima ratio » : la guerre et la paix.

Mais de quels Etats parle-t-on ici ?

6/ Sixième défi : la cohabitation des « émergés » et des « émergents ».

C’est un mouvement lourd de notre temps : les Etats qui émergent n’ont ni les mêmes

traditions, ni les mêmes conceptions, j’allais écrire, les mêmes visions, de « l’ordre

international » que les Etats d’Occident.

J’ai l’impression que les Etats occidentaux, persuadés d’être porteurs de civilisation, de

valeurs universelles – ce qui est tout à fait discutable, j’en conviens avec vous – ont été, par

tradition, par devoir parfois, interventionnistes. Je dirais, messianiques ou prométhéens. En

tout cas prêts à assumer au grand jour leurs ambitions expansives, ou encore, les

servitudes de la puissance. Ils ont souvent eu la préoccupation du droit international, des

normes à suivre etc…Pour des bonnes ou mauvaises raisons, ils ont pendant des décennies,

des siècles, façonné les relations internationales, élaboré des architectures d’alliances, de

traités, de sécurité, cherché au fond à remplir l’espace public international. Ils ont même pris

l’habitude de développer et projeter une « vision » occidentale du monde, de l’humanité, qui a

pu contribuer, pendant des décennies, voire des siècles, à donner le ton des relations

internationales. Il ne sera pas évident de passer d’un monde dominé par des occidentaux

très « extravertis » à un monde de plus en plus influencé par de nouvelles puissances ou

des puissances renouvelées par tradition plus introverties…Il est d’ailleurs très probable

que les deux traditions/approches/visions cohabiteront durablement.

Car je ne vois pas facilement les grands émergents, en tout cas les plus grands, occuper à

la manière des Occidentaux l’espace international, proposer des normes nouvelles, se

préoccuper en priorité d’un ordre international. Les grands émergents sont surtout – et

comment ne pas le comprendre – occupés par leur croissance et leur sécurité, leur stabilité. Ils

ont parfois des environnements compliqués, en Asie notamment où coexistent un fort

attachement à la souveraineté et de nombreuses frontières irrésolues. Ils ont aussi des

populations énormes, ou importantes, qui posent une foule de problèmes domestiques :

comment s’urbaniser ? Comment organiser des services collectifs suffisants ? Comment

construire assez d’infrastructures, former, éduquer en proportions suffisantes, comment

répondre aux besoins de consommation croissants ? Toutes ces préoccupations plutôt « autocentrées

» fixent un horizon et hiérarchisent les priorités.

Ce relais qui n’en est pas un, entre des Etats occidentaux affaiblis, endettés, encore perclus

par la crise des « sub-primes », et des émergents relativement plus introvertis pour le moment,

introduit une juxtaposition défavorable : moindre capacités des Occidentaux, qui restent

tout de même très actifs sur la scène internationale ; retenue des émergentsCela laisse

des espaces. Cela peut expliquer en partie l’écart que nous observons entre les besoins

de régulations, d’une part et les mesures de régulations effectivement adoptées, d’autre

part.

III-Troisième transformation : le monde contemporain imprime aux Etats-Nations une

double logique contradictoire, entre puissance et impuissance.

Je ferai six constats.

1/ Premier constat : la puissance est une donnée permanente des relations

Elle caractérise et structure dans une large mesure l’ordre international. Pourquoi le

besoin de puissance ? Qu’est-ce que la puissance ? Est-ce une notion absolue ? Ou plutôt une

notion relative ? Raymond Aron assimilait la puissance à la capacité pour un acteur de

modifier le comportement d’un autre acteur. Cette définition très large désigne

fondamentalement l’enjeu et l’objet de la puissance : parvenir à modifier les comportements

et le cours de l’histoire. Longtemps, la puissance a pu être assimilée à un pouvoir de

contrainte. Elle a consisté à pouvoir imposer sa volonté. Les diplomates ajoutent parfois à

cette définition très ouverte le fait de disposer d’une population, d’un territoire, de

ressources naturelles, d’une économie de grande dimension, de forces armées, de

stabilité politique.

2/ Deuxième constat : un reclassement des puissances est en cours.

L’apparition, la multiplication des acteurs non-institutionnels, la complexité nouvelle du

champ des relations internationales, la densification des échanges, l’arc de moyens, de

compétences, de modes d’intervention requis dans le monde contemporain, débouchent sur

une sorte de « reclassement » des puissances. On pourrait presque, à cet égard, distinguer

puissance « nominale » et « puissance réelle ».

Sur les 197 Etats reconnus dans le monde (le dernier né étant le Soudan du Sud en 2011),

on estime parfois qu’une trentaine seulement auraient les moyens d’exercer une réelle

influence et que de nombreuses entités non-étatiques (multinationales ; grands

établissements financiers ; acteurs transnationaux type Al Qaida etc …) sont à présent plus

puissantes que les autres Etats.

D’où l’impression d’une relativisation de la notion de puissance, d’une coexistence entre

puissances classiques, puissances nouvelles et impuissance. D’où l’impression aussi que la

puissance n’a certes pas disparu et qu’elle demeure même un élément clé des relations

internationales, mais au prix d’un renouveau partiel de ses fondements et de ses formes

d’expression.

3/Troisième constat : la quête de puissance est toujours un moteur-clé des relations

Au XXIème siècle, comme au cours des siècles passés, la puissance demeure un objectif

majeur en soi. L’Iran cherche à se doter de l’arme nucléaire parce que c’est encore un attribut

de puissance. Si la Chine et l’Inde en particulier sont perçues comme des puissances très

émergentes – la Chine surtout – c’est qu’en plus de leur poids démographiques et

économiques, elles n’hésitent pas à s’affirmer militairement. Le Brésil aspire à devenir une

puissance régionale. L’Europe-puissance est parfois décrite comme une inaccessible ambition,

voire tournée en dérision …mais l’idée de puissance est toujours là, obsédante.

A l’avant-plan de la puissance, il y a l’incarnation de cette puissance, son visage humain,

celui des dirigeant(e)s de la planète. A l’arrière-plan de la puissance, il y a les éléments sousjacents,

les facteurs de puissance, qui pèsent dans l’audience et l’impact des dirigeants.

La puissance est donc à la fois une catégorie constante des relations internationales (qui

aimante les comportements collectifs et hiérarchise les Etats/Nations), en même temps qu’une

notion qui s’accompagne de variations considérables, dans le temps et dans l’espace.

La puissance paraît en quelque sorte élastique. Elle n’est ni générale, ni absolue.

4/ C’est un quatrième constat : la puissance varie dans le temps et dans l’espace

La puissance enregistre des variations dans le temps.

Aux 18e et 19e siècles par exemple, pesait le poids du nombre. La puissance a surtout été

mesurée à l’aune de critères quantitatifs (populations ; taille des armées, superficie du

territoire ; ressources « primaires »). Puis le 20e siècle et plus précisément, le fait nucléaire, a

introduit des critères qualitatifs pour étalonner les puissances. On a parlé parfois de

« l’effet égalisateur de l’atome ». C’est ce qui a permis à des puissances objectivement

moyennes, comme la France ou le Royaume-Uni, de disposer d’une allonge supplémentaire,

d’un statut rehaussé malgré la décolonisation. La fin du 20ème et le début du 21ème siècles

semblent coïncider plutôt avec un retour aux critères quantitatifs, bien tempérés (ou

complétés) tout de même par des critères qualitatifs.

Analysant en détail les facteurs de puissance, Nial Ferguson, historien britannique, dans son

livre Civilisations, explique à la fois la montée en puissance de l’Europe et la fin de sa

suprématie. Il rappelle que l’Europe a connu une longue éclipse du Vème au XVème siècle.

Elle va ensuite connaître une exceptionnelle divergence de développement avec le reste

du monde. Il recense ce qu’il appelle six « killer applications », qui expliquent la

divergence européenne : l’idée de compétition (y compris entre Etats); la révolution

scientifique du XVIIIème siècle ; le règne de la Loi pour protéger la propriété ; la révolution

de la médecine qui a fait doubler l’espérance de vie; la société de consommation ; l’éthique du

travail. Ces six facteurs expliquent selon lui pourquoi l’Occident est devenu tellement

plus riche et puissant que le reste du monde, du XVIIIème au XXème siècle. Mais aussi,

pourquoi cette « divergence » de développement n’a pas duré longtemps au fond. Il a été

rattrapé, ses « killer applications » ont été reprises, imitées. Cela explique la grande

convergence actuelle. Qui n’est d’ailleurs en fait qu’un retour à la longue durée de l’Histoire,

puisque d’après Angus Maddison, au XVème siècle, la moitié du PIB mondial était produite

par deux pays, la Chine et l’Inde…

La puissance connait également des variations dans l’espace : les nouvelles combinaisons de

puissance caractérisent le monde actuel.

Joseph NYE a décrit trois types de puissance qu’on retrouve, dans des proportions variables,

dans chaque puissance globale, c’est-à-dire à peu près capable de mener tous les types

d’action sur la scène internationale.

– Il a d’abord dégagé le concept de « hard ou command power of ordering ». Pour résumer,

c’est le pouvoir que confère le pouvoir de contraindre ou d’acheter.

– Il a ensuite identifié ce qu’il appelle le « co-optive » ou « soft power ». C’est la voie par

laquelle un Etat parvient à atteindre ses objectifs en faisant en sorte que les autres Etats soit le

suivent (en fixant l’agenda, en structurant les situations…), soit développent des préférences

ou définissent des intérêts de façon compatible avec les siens propres.

– Joseph NYE évoque enfin le « smart power », qui est la combinaison du « hard power » de

coercition et de paiement avec le « soft power » d’attraction et de persuasion.

5/ Cinquième constat : les clés de la puissance débordent les critères physico-financiers

ou les capacités militaires.

Les moteurs de puissance sont en effet beaucoup plus complexes et profonds, en réalité.

A l’heure actuelle, les repères sont partiellement brouillés. Et si la puissance était une

notion aujourd’hui dépassée par les « asymétries » auxquelles nous assistons ? La Grèce,

petit pays, avait fait dérailler en 2012 un plan de régulation globale concocté en Conseil

européen… Nous sommes entrés dans une ère où le prétendu faible a parfois un pouvoir de

blocage supérieur au pouvoir d’initiative du puissant. Cela montre la dépendance du fort à

l’égard du faible.

Mais la notion de puissance se combine plus que jamais, en 2014, avec la dynamique des

Nations, véritable moteur caché des relations internationales.

Dans son ouvrage « La dynamique du capitalisme », Fernand Braudel relève notamment que

les Nations suivent des mouvements longs et connaissent des cycles qui procèdent

largement de facteurs subjectifs, somme des croyances collectives et des engagements

Le degré de mobilisation, l’énergie des populations dictent dans une large mesure leurs

trajectoires. Ces moteurs « immatériels », qui trouvent leur source dans une sorte de direction

collective, sont donc bien plus que les produits arithmétiques de facteurs physico-financiers.

On ne peut pas expliquer par les seules considérations liées aux ressources naturelles, à la

Production en stock ou aux avantages comparatifs l’évolution d’un pays par rapport aux

autres. Il y a d’autres éléments qui entrent en ligne de compte.

Lesquels ?

D’abord, les convictions, l’adhésion à un socle de valeurs communes, religieuses ou

profanes, représentent une importante force d’entraînement. Qu’on songe à l’An mille, en

Occident, où la peur millénariste avait ensuite cédé le pas à un fervent élan mystique, à

l’origine d’une spectaculaire poussée, dans plusieurs pays gagnés par une fièvre de

construction faisant éclore des églises romanes, dans toute l’Europe de l’ouest.

La psychologie collective joue également un rôle important. Elle se traduit notamment dans

la confiance en l’avenir, dans le rapport collectif entretenu par une génération donnée avec les

générations précédentes et suivantes : pensons-nous vivre, faire mieux que nos

prédécesseurs ? C’est sur ce point que les « pays émergents » se détachent et s’affirment

de la manière la plus nette, comparés aux pays « émergés » ou « encore immergés » ou

en cours de rattrapage: ils ont une solide confiance dans leur destin, leurs réalisations

présentes et à venir, leur « futur » en un mot.

6/ Sixième et dernier constat, qui est une question : le cadre de la puissance serait-il en

voie de dépassement ?

Il me semble que l’impression de relative impuissance des Etats-Nations, en 2015, à peser

sur les relations internationales, à résoudre les grands problèmes internationaux de notre

temps, s’inscrit dans la longue durée.

Inventé et théorisé au XIXème siècle, l’Etat-Nation n’est peut-être qu’une spectaculaire

parenthèse dans l’histoire. Ce n’est peut-être pas, ou plus, l’unité historique décisive. Au

Moyen-Age et au début des Temps modernes, on vivait dans un monde de civilisations bien

plus que dans un monde d’Etats. Tel me paraît être de nouveau le cas, au XXIème

siècle…On est d’ailleurs frappé, quand on voyage et c’est évidemment votre cas, par le fait

que les civilisations ne s’arrêtent pas aux frontières des Etats. Samuel Huntington en a eu

l’intuition fulgurante, quand il a publié son livre, le « Choc des civilisations » en 1993. Il ne

raisonnait plus au niveau des Etats. On observera toutefois que la plupart des conflits

survenus depuis son livre, depuis 1993, ont eu lieu non pas entre civilisations, mais à

l’intérieur des civilisations elles-mêmes. Les violences au sein des civilisations ont été très

supérieures à celles qui ont pu éclater entre civilisations. Ainsi, la plupart des musulmans qui

ont été tués depuis la fin du XXème siècle l’ont été par d’autres musulmans.

Conclusion :

En guise de conclusion, j’aimerais réfléchir avec vous à ce qui, pour nous diplomates, pourrait

constituer des points d’appui, des leviers d’intervention, ce qui continue au fond à donner

sens à notre vocation diplomatique, celle de facilitateurs d’échanges, de fabricants de

compromis, de porteurs sinon de paix, au moins de détente ou d’apaisement.

Comment répondre aux besoins d’un Monde en quête d’un ordre, qui ne peut plus être

l’ordre westphalien, l’ordre « européen » si l’on préfère (primat des Etats ; besoin de

coopération y compris multilatérale ; équilibre des puissances ; inviolabilité des frontières ;

existence de procédures et de valeurs…), mais qui ne peut pas non plus réinventer

radicalement les fondements d’un ordre international fût-il rénové.

Je vous livre avec une modestie obligée 5 axes de réflexion, qui tracent cinq pistes.

1/ Le premier axe est sans doute de faire vivre, en le ré-inventant sans doute un peu,

l’esprit des Nations Unies, de l’Union européenne, de l’Union africaine, des

organisations internationales universelles ou régionales à vocation généraliste. Nous

devons sans doute veiller à « revitaliser le système multilatéral », selon une formule de mon

collègue Gérard ARAUD, en incluant mieux la société civile globale et les grands émergents

de chaque continent, y compris l’Afrique, votre continent, dont nous sommes si proches.

2/ Le deuxième axe, c’est sans doute de nourrir les réflexions sur la Politique, l’espace

public international. Qu’est-ce que la Politique en 2014 ? Comment ré-installer au coeur

des décisions la primauté des pouvoirs légitimement désignés, des pouvoirs publics

responsables, sur des acteurs privés, parfois surpuissants, mais sans légitimité démocratique et

parfois occultes ? Comment développer la responsabilité sociale des entreprises à l’échelle

mondiale ? Comment responsabiliser vraiment les acteurs de la finance de marché, après la

grande crise de 2008 ?

3/ Le troisième axe, c’est de prendre soin de notre « Maison commune », le patrimoine

commun de l’humanité, formule employée pour désigner « la mer et les fonds marins », mais

qui désigne plus largement aujourd’hui tous les biens publics mondiaux. La terre, l’air, le

climat, les eaux, la biodiversité… : tous ces sujets sont des sujets transfrontières, des motifs

de préoccupations, des leviers pour faire naître et croître une communauté de destins entre les

peuples et les continents…

4/ Le quatrième axe, subi, mais sur lequel nous pouvons rebondir ensemble, ce sont les crises,

naturelles (catastrophes en tous genres) humaines (sécuritaires ou humanitaires) ou

mixtes (naturelles et humaines) telles les crises sanitaires. Ces crises appellent des

réponses collectives, obligent à des solidarités, à des actions communes, de plus en plus sur

une base de coalitions « ad hoc », qui entretiennent un « esprit communautaire ». Les crises

forgent, comme les guerres l’ont fait, une « communauté humaine », accélèrent les prises de

conscience et favorisent les prises de décision. Elles sont souvent un moteur des

transformations en cours, en espérant que le prix n’en soit pas trop élevé…

5/ Le sixième axe, pour moi qui suis Français d’un vieux continent, c’est l’Europe.

L’Europe est si remarquablement exemplaire, à la fois par les formes très abouties de

civilisation qu’elle abrite (pensez aux grands écrivains, aux compositeurs, architectes,

scientifiques de renom qu’elle a fait surgir, au luxe et à la gastronomie dont elle est capable, à

l’Habeas corpus ou à la conciliation remarquable obtenue entre libertés publiques et sécurité

collective) et par les terribles régressions barbares dont elle a été le théâtre, surtout au XXème

siècle (deux grandes guerres devenues mondiales, avec leur cohorte d’horreurs), c’est sans

doute de poursuivre le mouvement d’intégration européenne, l’Union européenne. Il n’est pas

certain du tout que l’Europe puisse être une puissance. Mais elle peut devenir un vrai centre

de pouvoir, un pôle structurant, et peut-être, un exemple unique d’union par la démocratie et

la libre volonté des peuples qui la composent, sans recours à la force.

Je suis très reconnaissant de votre attention.

Quelqu’un demandait un jour à Winston Churchill, orateur réputé, comment faire pour bien

terminer un discours. Il a répondu : « Et bien, cher ami, c’est très simple, vous vous levez

lentement de votre place et vous écartez votre chaise sans faire de bruit, afin de ne pas

réveiller l’auditoire »…

Je vous remercie./.

(Seul le prononcé fait foi.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

c) Troisième choc, le déphasage croissant entre l’économie mondialisée et la Politique

l’absence de Forum susceptible de peser vite et fort sur le cours des

évènements. Il en existe beaucoup pourtant (CSNU, OTAN, UE, UA, CEDEAO, CEAAC,

CAE, SADEC, UMA, APEC, G7, G8, G20, G77…) mais ils ne fonctionnent pas

suffisamment bien pour relever tous les défis d’aujourd’hui.

e) Cinquième choc surtout, nous devons tenir compte d’une grande divergence des

approches.

qu’il n’y a pas de convergence

sur ce qu’il doit être. Or la stabilité de l’ordre international dépend en partie, on le sait de

l’uniformité des perceptions.

Au XVIIIème siècle, en Europe, tous les aristocrates se

comprenaient, partageaient les mêmes valeurs et parlaient la même langue, qui était d’ailleurs

le Français, comme dans notre Club de Lomé. Aujourd’hui, il n’y a pas ou plus de définition

partagée du système international.

La communauté

internationale, souvent évoquée, ne correspond plus à rien de défini en réalité : même les

Etats du Conseil de sécurité, en premier lieu les membres permanents, ce n’est pas un

secret, ne partagent pas toujours la même conception de l’ordre mondial.

Sixième choc, le relatif retrait américain,

 

les relations internationales en 2014 oscillent fortement entre coopérations,

classiques ou renouvelées dans leurs modalités et conflits ou menaces, entre Etats et hors des

D’où le sentiment, justifié, d’une sorte de « glissement » permanent, de déséquilibre

croissant, d’accélération du cours de l’histoire, de surréaction, sans réelle maîtrise par

quiconque. Pas de puissance dominante, pas de « règles du jeu » admises par tous, pas

de prévisibilité des évènements : ce monde-là, le nôtre, produit fort logiquement un

sentiment diffus d’instabilité et d’insécurité, d’autant que les nombreuses chaines

d’informations continues en sont le miroir géant (le « multiplex mondial »).

 

II-Deuxième transformation : les relations internationales sont scandées par deux

mouvements contradictoires, un mouvement de régulations, une tendance aux

désordres.

Il y a plusieurs défis en réalité.

1/ Premier défi : la coexistence d’acteurs disparates.

L’ère moderne met en présence des acteurs très différents les uns des autres.

 

les relations internationales ne sont

que la somme des relations entre Etats, entre organisations internationales et entre Etats

et organisations internationales, acteurs non étatiques,

Dans une acception plus récente des relations internationales, coexistent, aux côtés des

Etats et des organisations internationales, acteurs certes majeurs, de nouveaux agents,

parfois extrêmement puissants, même s’ils sont souvent plus discrets et moins engagés

dans les grandes questions d’intérêt commun. S’y rangent les multinationales, les grands

établissements financiers, les grandes ONG, les acteurs transnationaux de tous types (y

compris les groupes terroristes),

Dans leur version extrême et odieuse, ces acteurs « infraétatiques

» donnent corps à ce que l’on désigne parfois sous le terme de « menace

asymétrique » (typiquement : AQMI au Sahel, AQPA dans la péninsule arabique ; Daech en

Irak…).

2/ Deuxième défi : ces acteurs nombreux et pluriels poursuivent des buts divergents.

Au fond, tous ces acteurs des relations internationales contemporaines se rangent

schématiquement en deux ordres, deux grandes catégories :

Des acteurs ordonnés, structurants, en quête de régulation, donc de « règles du jeu » ;

-ou bien des acteurs entropiques, déstructurant, averses au cadre, aux lois, qui sont parfois à

l’origine de dérégulations.